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Cyril Barrand, au-delà des secrètes apparences

La pratique fondatrice de l'œuvre de Cyril Barrand est celle de l'assemblage, de la mise en contact d'éléments apparemment disparates qui, reliés par la volonté de l'artiste, proposent une lecture nouvelle d'objets, de peintures, d'installations, de sculptures, de réalisations vidéographiques, d'images, de mots… dont la construction relève principalement de cette problématique qu'il qualifie avec pertinence d’« esthétique de la liaison ».

Dans les premières sculptures élaborées au milieu de années 1990 à partir de chambres à air de récupération gonflées et associées au verre, au métal, au bois, à l'osier, au latex, se dessine déjà cette volonté de réunir et d'associer les éléments épars d'un vocabulaire très personnel. Les toiles composites réalisées à la même époque, peintes à l'huile et à l'acrylique, cousues de boutons colorés, trouées, parcourues de tracés et de lignes réalisées à la mine de plomb, portent souvent un titre significatif : Organisation, Rapiécer, Patron… elles révèlent comme les installations où les objets, la même préoccupation sans renoncer à illustrer voir expliciter un thème : Le jardin intérieur d'Aphrodite, Planisphère (point de vis)… La poésie, l'humour ou la gravité sous-tendent ces divers assemblages, le jeu de mot -car le langage aussi est manipulé- la pseudo citation viennent en contrepoint s'intégrer à l'œuvre, la compléter pour en éclairer le sens tout en valorisant sa composition et sa dimension esthétique générale.

Faut-il chercher l'origine de la relation présente que l'artiste a noué avec la Pologne sur une banderole à la gloire de « Solidarnosc » réalisée à la demande d'un ami par un Cyril Barrand adolescent ? Plus tard, la réalisation du décor pour la mise en scène d'un Ubu Roi (dont chacun se souvient de la perception géographique très péjorative de la Pologne) expliquent-ils son intérêt pour ce pays ? C'est assurément sa présence à Varsovie où il demeure depuis bientôt deux années qui l'a conduit aujourd'hui à tenter de porter un regard objectif sur une contrée qu'il aime en cherchant à la mieux comprendre. La vidéo vient ici compléter les pratiques jusqu'alors privilégiées. Les images à leur tour se juxtaposent et s'assemblent comme ce tracé de la carte polonaise décomposée, déchirée, annulée, recomposée cent fois par les volontés de conquêtes et de domination qui dessinèrent et redessinèrent ses contours au fil des siècles. C'est à un voyage que Cyril Barrand nous invite, bercés par le son lancinant d'un train dont le rythme monotone scande aussi les étapes d'un cheminement dans l'histoire.

Un voyage intérieur, une méditation sur la relation éternelle de l'Europe et de la Pologne avec ses espoirs et ses déchirements nous entraîne à la découverte d'un destin chaotique dont nous parviennent ça et là, les échos. Fragments assemblés, images empilées d'une recherche, d'une vérité, d'une appartenance à une histoire commune. L'Histoire souvent est douleur, certains mots, certains noms, certains remords s'écrivent alors dans la langue des signes lorsque ses silences se font trop assourdissants. Les traces et les repères sont bel et bien présents et ils ponctuent le voyage au long duquel se succèdent les villes et les forêts de la grande plaine polonaise, ils jalonnent l'itinéraire d'un peuple auquel trop souvent on aura imposé son destin.

Mais la solennité ou le drame ne peuvent remplir à elles seules les cases du souvenir. La dérision est une autre forme de la mémoire. Ainsi cette boule de verre abritant un Palais de la Culture sous la neige, objet souvenir dérisoire, suggère la reconnaissance décomplexée d'un autre élément identitaire forgé par l'histoire. Ce cadeau encombrant de Staline à la Pologne, cette mémoire monumentale d'un temps d'oppression, mérite pour cette raison de s'inscrire au présent, à l'inventaire du passé. La belle image d'un envol d'oiseaux vers l'azur ouvre alors les portes et les interrogations de l'avenir.

Voyage vers l'ailleurs d'un ancien pays éloigné mais retrouvé, que les vicissitudes de l'histoire n'auront jamais pu arracher au continent européen, Voyailleurs ainsi que le nomme Barrand, est une quête lucide donc sans concessions. Elle nous conduit au moyen de cette poétique de l’assemblage qu'il a toujours privilégié (ici composée de certains éléments identitaires d'un peuple et de son histoire) à l’approche sensible de l'altérité. Elle nous éclaire sur une histoire dont nous comprenons enfin qu'elle est aussi notre histoire. Ainsi, le destin européen commun qui nous rassemble et nous attend, conduit naturellement notre route vers la reconnaissance d'une proximité oubliée et enfin retrouvée. Il nous reste à nous attacher encore à la découvrir au-delà des secrètes apparences.

Jean-Yves BAINIER, Conseiller aux Relations Internationales, Drac Alsace, juin 2004
Catalogue de l’exposition Ici la Pologne !

 

 

 

 

 

 

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